« Il y a un homme armé dans l’école »

Texte d’introspection sur l’arrivée d’un homme armé dans une école belge.

Il n’avait aucune vocation à être publié, ce matin cela m’a paru comme une évidence de le faire.

Ce n’est pas un texte de plainte, c’est juste un texte d’expression.

J’étais une jeune professeure en début de carrière, remplaçante de professeure d’histoire était ma fonction principale. Je n’arrive pas ou peu à trouver de travail, le fait est que pour cette fin d’année scolaire 2018, je suis remplaçante dans une école liégeoise.

Pour ceulles qui ont suivi les médias belges ces derniers jours, vous le savez, un homme armé est rentré dans l’école.

C’était mardi matin, je donne cours à 11h. Afin d’éviter le monde en salle des profs pour l’impression de la dernière leçon de l’année en rhéto, je me rends à l’école pour 10h30 au plus tard. Je mets ma robe préférée, celle qui me donne l’impression de flotter dans l’espace, comme si j’avais su que j’allais flotter toute la journée.

J’arrive sans doute un peu avant, dans mes oreilles un très vieux son de rap d’une vulgarité sans faille qui me donne du courage. Je suis née dans les 90’s, on ne se refait pas. J’ai l’impression qu’il n’y avait aucune agitation particulière en ville ce matin-là. Je vois un collègue dont je ne connais pas le nom, lunettes carrées arriver au même moment. La porte de l’entrée est fermée, je dois demander à la personne de l’accueil de l’ouvrir. J’ai pris l’habitude de ne jamais passer par le couloir de l’école fondamentale. Je monte directement, ce collègue prend le couloir de l’école fondamentale avant de monter. Ces détails vous paraissent sans doute incohérents et inintéressants, mais j’essaie de retracer mon parcours.

Je fais donc mes dernières impressions sur croissance-crise entre 1950 et 1980, les professeurs d’histoire sauront pourquoi. Je m’assieds à une table avec d’autres collègues d’histoire dont je ne connais que le nom. Je ne connais personne dans cette école, comme remplaçante, 6h/semaine, je suis de facto isolée, ma réserve naturelle n’arrangeant pas les choses (rassurez-vous je ne suis pas du tout comme ça en classe, comme quoi…). Le fait est qu’à force de passer dans des écoles, comme un meuble (à prendre ou à laisser), l’intégration n’est pas toujours la plus évidente et je suis souvent découragée de vouloir m’intégrer dans un micro-organisme (l’école) que je vais quitter presqu’aussi vite, ce n’est certes pas vendeur mais c’est une vérité. Hors de moi l’idée d’accuser l’école de ce fait, école qui fait son travail d’accueil classique, c’est malheureusement (selon moi) le parcours classique des remplaçant-e-s.

Afin de mieux comprendre l’organisation de la fin d’année, je me rends dans le couloir de la direction. Le couloir est assez vide, ce qui est quasi étrange à 5 minutes de la récréation. Les portes de la direction sont fermées, ce qui n’arrive jamais. J’entends le préfet au téléphone : « Il y a un homme armé dans l’école ». Il ne s’adressait pas à moi, j’étais comme une souris entendant, à son insu, une conversation derrière une porte, mon cerveau ne percute pas. Je fais demi-tour en me disant que je reviendrai plus tard. Sur le chemin du retour vers la salle des professeur-e-s, je croise un enfant perdu.

– « Madame, je ne sais pas où je dois aller j’ai perdu ma classe, on doit rester avec notre classe, on nous a dit de rester ensemble »

Le plus simplement possible, je lui réponds.

– « Viens avec moi en salle des professeur-e-s alors. On essaiera de trouver ton institutrice après la sonnerie de la récréation ».

Heureusement, à ce moment-là, l’institutrice remonte récupérer l’enfant en me disant : « Ah non ! Il reste avec nous » de manière tout a fait offusquée et nerveuse de ce que je venais de dire. Je n’ai pas compris sa réaction, ni celle de l’enfant;parce que je n’étais au courant de rien.

Je retourne en salle des professeur-e-s, je demande alors à mes collègues : « Il y a un problème dans l’école ? » Ils me répondent avec le plus grand calme que non, tout est tranquille. Je me suis dit que j’allais encore passer pour la remplaçante illuminée.

Quelques secondes après, on parle de la bagarre d’Embourg, des élèves qui pourraient être accusées. D’un coup, quelqu’une dit : « On doit évacuer l’école, il y a un homme armé dans l’école ». A ce moment précis, j’ai l’impression que personne ne comprend rien, moi-même je ne comprends rien. Je fais, enfin, le rapprochement avec ce que j’ai entendu à travers la porte du bureau du préfet, je me dis que je suis vraiment cruche.

Je n’avais rien compris.

Commence alors le grand brouillard ou ce que j’appelle mon état de dissociation. Je ne suis plus dans mon corps, je m’observe de l’extérieur, je me vois faire, parler, sourire, grave, mais je ne suis plus au commande. Cet état dure jusqu’à notre entrée dans le hangar de Sainte-Véronique.

Ce que j’ai fait me parait alors bien inutile, j’essaie de prévenir des classes du sixième étage que l’on doit évacuer « par le centre PMS », je ne sais pas où est le centre PMS, je ne sais même pas répondre à cette question « c’est par où ? », « Je ne sais pas . » Je ne connais pas l’école, j’ai prévenu une professeure que je croisais dans les couloirs. Je vois des élèves tenter de se barricader avec des armoires en métal. Je recroise cette incroyable éducatrice qui voulait de l’aide pour prévenir les classes, elle le fait mieux sans moi. Je me dis alors : je vais descendre, pour évacuer avec les autres, il n’y a plus personne à prévenir.

La transhumance.

Je ne connais pas le plan incendie, je sais, je devrais, mais je ne le connais pas, je ne connais pas l’école. Les écoles n’ont pas les moyens techniques et financiers de passer du temps à accueillir chaque remplaçant. C’est un fait, elles font de leur mieux, mais tout le monde est débordé dans les écoles. Les coûts sont réduits, on y fait presque tout avec des bouts de ficelles. C’est aussi ça le manque de moyen dans l’enseignement.

Nous marchons vers l’extérieur ; ce qui me fait le plus peur ? La présence de la police, comme toujours dans ma vie. Les casques, les boucliers, la tension qu’ils dégagent. Ils accompagnent néanmoins l’évacuation avec un grand professionnalisme, je ne peux m’empêcher de me sentir mal quand un policier nous hurle dessus d’avancer plus vite, je ne peux m’empêcher de critiquer. Je me mets sur le côté du groupe essayant « d’encadrer les élèves », j’ai l’impression de le faire mais je ne le fais pas vraiment.

Arrivés au parc, certain-e-s élèves angoissent, se sentent mal. J’essaie de parler à quelques-un-e-s allant d’élève à élève, donner à boire avec ma gourde personnelle. J’essaie d’accompagner certain-e auprès de leur professeur-e de 3ème heure afin qu’iels puissent les compter. Des fois, je reste prostrée au milieu du parc sans rien faire, ne pas s’asseoir, écouter ce qu’on nous dit.

« Ne t’assieds pas Laura, ne t’assieds pas : essaie de faire quelque chose ».

Je passe de groupe en groupe, je transmets les infos pour ceulles qui n’ont pas pu entendre. Nous allons vers Sainte-Véronique, les parents pourront y reprendre leurs enfants.

Nous passons derrière le jardin botanique, au dessus de l’autoroute, je déteste cet endroit. Mais là rien ne me traverse l’esprit, je ne sais pas que deux policiers sont morts, je n’ai pas de nouvelle de la technicienne de surface prise en otage, je ne sais pas qu’un jeune homme est décédé. Je ne sais pas que l’homme armé a été tué. Je ne sais rien, je ne veux pas regarder. Certain-e-s me donnent telle ou telle information, mais je n’en crois rien, marquée par les fausses informations suite à la fusillade de Saint-Lambert en 2012, enfermée dans l’université, où tout le monde disait n’importe quoi.

La descente ou le bad trip.

Dans le hangar, mon esprit commence à redescendre doucement. J’essaie de continuer à parler aux autres, nous attendons les instructions.

Ensuite, je n’arrive pas à rester avec mes collègues, je ne les connais pas, je ne me sens pas légitime, je ne suis pas sure d’en avoir même l’envie. Je repasse par le parc, et là tout coule, tout s’en va. Je pleure au milieu d’un parc vide, calme, quelques jeunes assis dans l’herbe ignorant ce qui venait de s’y passer. Je suis en public, mais plus rien ne peut m’arrêter. Toute la tension s’en va, par les larmes. Je suis de celle qui pleure, en colère, heureuse, triste, angoissée. Mon corps m’a permis de me dissocier et de ne montrer aucune angoisse durant toute la matinée mais là, il craque, il craque dehors, au milieu des arbres, de l’herbe. Je m’assieds, je sonne à mon amoureux que j’invite à me rejoindre, je ne peux rester seule.

Je ne veux pas rester chez moi, je vis seule, ma coloc est au travail. Je dois déposer mon sac à dos de cours, je veux tout déposer et partir. Mon compagnon me rejoint en ville, je suis chez « en ville » en train de manger, la nourriture me raccroche toujours à la réalité, je flotte toujours. Il n’y avait plus personne en ville, la pluie allait enfin tomber. La pluie tombe, comme si la lourdeur de la matinée retombait enfin. Je suis là, au milieu de la ville, on se balade avec mon amoureux, mais mon esprit n’est toujours pas totalement avec moi. Je commence à retracer tous les évènements, tous, j’essaie de retracer, ce que je suis en train d’écrire maintenant, ce jeudi 31 mai. Je ne peux m’empêcher de parler politique, de critiquer la gestion des évènements, je ne suis pas de ceulles qui positivent, je suis dans la critique pour moi-même, pour les autres.

Ressenti, ressentiments.

C’est la critique qui me fait avancer, qui me fait m’interroger sur moi, sur notre société. J’essaie constamment de trouver des explications scientifiques et politiques aux phénomènes, je ne crois en la folie, au destin, à la magie, au paranormal – ou presque. Pour moi, tout a une explication sociologique, politique, historique. Je ne peux pas toujours la comprendre, mais je sais qu’elle est là.

Je suis alors pleine de ressentiments, contre ceulles qui montrent toujours leurs belles facettes, sans doute parce qu’un peu jalouse de ne pas savoir le faire, sans doute parce que j’ai l’impression que la tyrannie de la positivité est devenue légion dans notre société ultra-productiviste et consumériste. D’après ce que je lis, je n’aurais plus le droit de me dire que la vie ne continue pas tout de suite, qu’il faut reprendre les tâches, que l’après nous définit. Vous savez quoi ? Je m’en balance de l’après. Moi, j’ai besoin d’analyser, de tout analyser.

Je rentre chez moi, je me suis couchée dans mon lit, je parle à mon compagnon mais dans ma tête il n’y a qu’analyse. Je ne peux pas faire les courses, je ne peux pas faire à manger, je ne peux pas être présente pour lui, je ne suis là pour personne, j’ai besoin de ne rien faire à part de réfléchir, sur moi, sur le monde, d’un égoïsme presque crasse. Me revendiquant toujours solidaire, où essayant de l’être dans mes engagements, je ne me suis jamais sentie aussi individu-centrée. J’ai besoin de parler, mais j’ai l’impression que personne n’écoute. L’école reçoit des dizaines de mail de remerciements entre collègues, sur Facebook. Mais moi ça ne me fait aucun bien, je n’y vois rien. Je me sens coupable de n’y trouver rien de positif, ça en rajoute à ma culpabilité. Du coup, je m’analyse à nouveau : pourquoi je n’y vois rien de positif ? Pourquoi ça m’enfonce plus que ça ne me fait du bien ?

J’ai eu peur.

Avec le recul, j’ai eu peur sur le moment. J’aurais voulu que non, je me disais en plein évènement : « N’exagérons pas, nous ne sommes pas en bande de Gaza », je ne veux pas qu’on dramatise ou minimise l’évènement. J’ai finalement eu peur, mais là je n’ai plus peur.

Vous trouvez sans doute ça bizarre avec tout ce que j’ai écrit avant, on pourrait croire que j’ai besoin d’un soutien, mais en fait non.

Mon seul et unique problème est d’être une ado de 26 ans, de m’interroger sur le sens de la vie qui n’existe pas vraiment. Mardi, je n’ai pas eu peur qu’il m’arrive quelque chose ; j’ai eu peur de mal faire mon travail. J’ai eu peur, peur qu’il arrive un truc à un-e élève, que des parents d’un-e élève de l’école ait une vie détruite, car on le sait ce sont ceux qui restent qui en pâtissent.

Désir de présence.

J’aurais voulu être présente, ne pas être dissociée, être logique, mettre en application mes recherches d’amatrice en psychologie sur Columbine et autres fusillades des USA. Mais en fait non, j’ai juste essayé, mais j’étais perdue. Je ne connaissais réellement personnes, ou presque. J’étais seule, entourée, j’essayais d’encadrer des inconnus avec d’autres inconnus.

J’étais ailleurs.

Ailleurs.

Ça fait deux jours que je me sens ailleurs, j’ai fait des courses hier. Je suis toujours déconnectée. J’essaie de créer. Mais j’ai dévié et je suis en train d’écrire ce texte que personne ne lira sauf peut-être toi. Je pense pas qu’il soit assez décent pour être publié, trop intime, inintéressant.

L’important parfois c’est d’être ailleurs.

2 réflexions sur “« Il y a un homme armé dans l’école »

  1. Je pense que ton récit n’est pas inutile. Tu avais besoin d’extérioriser par l’écriture et d’être entendu. Ce n’est pas un évènement anodin et c’est normal que ça t’ait marqué, d’une quelconque manière. Je comprends ce besoin de tout analyser, de rejeter « la tyrannie du positivisme », je suis un peu comme ça. Et je pense que cet article te permettra d’ancrer tous ces sentiments qui te travaillent pour mieux surmonter ça. Merci pour ce témoignage 🙂

    Aimé par 1 personne

  2. De mon experience, je le suis retrouvée 3 x déjà au milieu de catastrophes, on ne peut prévoir comment on va réagir dans ce genre de circonstances dramatiques, auxquelles on n’est pas préparées. Donc inutile de culpabiliser , genre j’aurais du faire ça plutôt que ça, ou je n’ai pas été aussi efficace que je l’aurais voulu ou que je pensais pouvoir l’être; Sur le moment, tu es en « pilotage automatique ». Certains peuvent être en panique totale, ce qui n’était pas ton cas..En fait la dissociation que tu décris, je crois que c’est le cerveau qui travaille en mode survie, te permettant à la fois de capter les informations extérieures, et d’être attentive à tes émotions, d’analyser toutes ces données, de réfléchir et agir plus rapidement, et en plus l’adrénaline. Une fois que cette situation d’urgence est passée, que ta vie n’est plus directement menacée, il y a le contre-coup où on est vidé, comme déconnecté de la réalité. Petit à petit, la vie quotidienne reprend son cours. Es-tu retournée au Lycée Waha ou était-ce la fin de ton intérim ? Comment s’est passée la fin de l’année scolaire ? Et puis, il y a les effets à plus long terme, qu’il ne faut pas négliger, sous peine d’y laisser des plumes. Ce n’est pas un hasard si tu publies ce texte (écrit à chaud, il me semble) plus de 6 mois plus tard. Il serait peut-être temps d’écrire la suite de ton texte (pour toi, pas pour les autres), Avec le recul , tu peux mieux analyser et comprendre ces faits dramatiques, et tes émotions et reactions, interractions avec les autres , comment ces événements t’ont touchée, fait réfléchir, influencée, éventuellement change. Bon courage, Laura

    Aimé par 1 personne

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s